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(...) Hier, un roi pouvait donner une grande fête en son château et s'y réjouir dans le même temps qu'une cité de son pays était bouleversée. Il n'en était pas averti à temps pour que la nouvelle lui gâche son plaisir et, lorsqu'il en était informé, l'impuissance technique dans laquelle il se trouvait d'intervenir efficacement et rapidement sur les lieux lui enlevait une bonne part du souci de responsabilité qu'il eût dû éprouver.
Aujourd'hui, un gouvernant est sonné par le téléphone au milieu de la nuit, et il lui faut, à l'instant même, prendre les décisions nécessaires pour apporter rapidement aux régions éprouvées le secours technique de l'Etat.
Demain, le responsable politique sera troublé, où qu'il se trouve et quoi qu'il fasse, par une douleur dont la direction et l'intensité l'informeront en une fraction de seconde du lieu et de la nature du désastre local.
Peut-on imaginer un mécanisme capable de «mobiliser» en un instant toutes les facultés d'un être mieux qu'une douleur physique brutale ? Mieux capable de l'imprégner de sa responsabilité ? Mieux capable de préserver les peuples des caprices tyranniques d'un dictateur ? Ce merveilleux moyen n'est pas parfait cependant puisque, malgré lui, bien des hommes parviennent à tyranniser leur propre corps.
Et c'est ici qu'il nous faut distinguer trois catégories de douleurs physiques.
La première recense les douleurs qui sont causées à notre corps par des objets extérieurs à lui, issus du milieu spatial et maniés par d'autres corps ou par sa propre maladresse. Ce sont les blessures. A l'échelon d'un monde, elles sont assimilables à des chutes de météorites, à des guerres ou accidents interplanétaires.
La seconde recense les douleurs produites par des invasions d'êtres parasitaires en suspension dans l'espace, lesquels n'appartiennent à aucune humanité constituée; ce sont les microbes, qui produisent les maladies. Notons au passage qu'un être humain ennemi ne peut pas nous «envahir» physiquement au moyen de ses cellules. Il ne peut que nous blesser ou nous injecter des microbes dont il ferait provisoirement ses alliés. Par contre, il peut nous envahir au moyen de concepts intellectuels dont il «bombarderait» littéralement notre esprit. Il est à prévoir que, dans quelques millénaires, la Terre adulte retrouvera ces formes de combat dans les espaces inter-galactiques.
La troisième catégorie recense les douleurs internes produites par le dérèglement des organes, qui sont généralement conséquences d'une vie inharmonique dont le cerveau est alors tenu pour principal responsable. A l'échelon de l'humanité, cette forme de douleur est assimilable aux grèves, émeutes, révoltes et révolutions produites par des communautés locales mécontentes de la direction générale de l'ensemble.
La douleur physique et la douleur morale ne sont pas, comme on le croit généralement (toujours la conception binaire), fondamentalement différentes. Elles sont de même nature, mais de direction inverse. La douleur physique est la manifestation de l'avertissement revendicatif allant du contenu au contenant. La douleur morale est la même manifestation allant du contenant au contenu. Leurs effets sont identiques puisque leur but est de transmettre le plus fidèlement possible la sensation de souffrance aux univers voisins. Il est donc très naturel que les douleurs physiques répétées finissent par engendrer une douleur morale constante et vice-versa.
Les soucis matériels des membres d'une communauté déclencheront un souci spirituel chez le chef de cette communauté. Inversement, les soucis spirituels du chef nuiront à son efficacité organisatrice et coordinatrice de l'activité économique générale et engendreront, par voie de conséquence, des soucis matériels chez les membres de la communauté.
Si le chef d'une nation est en proie à des préoccupations morales, d'ordre idéologique par exemple, il sacrifiera au triomphe de ses conceptions une partie importante de l'activité nationale et, du même coup, suscitera des difficultés matérielles parfois graves dont souffriront certaines communautés locales. Celles-ci pourront alors déclencher une action revendicatrice du bas vers le haut, assimilable à la douleur physique.
Les douleurs de directions différentes retentiront donc les unes sur les autres dans le sens d'un accroissement et d'une accélération de la douleur totale. Il en sera de même, heureusement, des joies et des plaisirs.
Cette démonstration analogique du mécanisme de la douleur pourra sembler peu convaincante à certains parce que l'hypothèse de base - la future naissance du monde sur le modèle «humain» - leur semblera discutable.
Ici, en effet, rien ne peut être «probant», et il le faut. Car si nous pouvions voir les cellules vivantes du corps humain vivre comme nous voyons vivre les hommes; si nous connaissions leurs moyens de communication - leur langage - et si nous pouvions pénétrer leurs pensées, nous cesserions immédiatement de chercher la vérité par nous-mêmes sur cette Terre et nous contenterions de recopier servilement une société cellulaire qui nous semblerait parfaite. Ce faisant, nous commettrions une grave erreur, plus grave encore que tous nos tâtonnements actuels, car nous oublirions que, si nous sommes comparables aux cellules qui nous habitent, nous sommes aussi d'une autre sorte. Après nous être crus trop différents des autres mondes vivants, nous serions tentés de nous croire trop semblables. Devenus imitateurs dociles, et copiant ce qui ne saurait nous convenir aussi aveuglément que ce qui nous conviendrait, nous renoncerions à notre personnalité propre, à notre initiative particulière et prendrions, irrémédiablement cette fois, le chemin du néant, renonçant à bâtir notre propre évolution.
Il en serait exactement de même si nous parvenions à voir le contenant, c'est-à-dire les civilisations interstellaires actuellement adultes et dont le perfectionnement nous semblerait si merveilleux que nos recherches les plus avancées à ce jour nous paraîtraient aussitôt méprisables. Et nous serions assez lâches pour abandonner stupidement les ivresses de nos propres découvertes et nous jeter, là encore, dans la copie et l'imitation. Tous les mondes vivants, sans doute, feraient de même s'ils pouvaient voir ce qui est né. Le grand mouvement de la vie ne se peut donc poursuivre que si nos yeux sont recouverts de certains voiles qu'il nous faut peu à peu, au fur et à mesure de notre croissance, déchirer avec nos dents.
Et voici le triomphant paradoxe de la nature : à l'intérieur d'un monde, nous ne pouvons voir, hommes, plantes ou animaux, que ce qui est né. A travers la chaîne des mondes, au contraire, le visible n'est pas né, et le «né» n'est pas visible.
Nous ne pouvons donc nous contenter de notre oeil corporel et de notre raison (oeil intellectuel) pour appréhender le réel. Notre intuition cosmique doit traverser les apparences et pénétrer les secrets de l'Univers sans l'appui des regards, sans le secours des preuves. Il n'y a pas de «références» sur le chemin du pionnier.
La douleur est donc provoquée par la «connaissance parfaite» d'un état défectueux. Si cet état défectueux concerne notre corps contenu, la douleur sera physique. S'il concerne notre corps contenant (la société), la douleur sera morale. Notons en passant que les douleurs morales provoquées par un amour malheureux, donc consécutives au refus d'un être voisin de constituer avec soi une société idéale à deux, sont aussi une forme de souffrance «sociale», soit la connaissance d'un état extérieur inharmonique.
L'harmonie sociale et physiologique est donc exactement l'absence de souffrance et provoque la saine jouissance de toutes les facultés physiques et morales.
La douleur est l'avertissement. Mais pourquoi sommes-nous tous avertis ? Précisément parce que nous sommes tenus pou responsables. On a dit que la souffrance était l'impuissance. Vérité incomplète. La souffrance n'est que l'impuissance momentanée par contrainte, et porte donc en elle-même la preuve de la puissance virtuelle. Nous souffrons parce que nous pouvons faire quelque chose pour pouvoir. Lorsque l'incendie se déclare, le téléphone sonne à la caserne des pompiers, il ne sonne pas au couvent. Ne sont prévenus que ceux qui peuvent intervenir, qui sont aussi généralement ceux qui devaient prévoir. Notre corps s'en prend à nous de ses maux parce que nous pouvions être vigilant et les lui éviter, parce qu'ensuite nous sommes «le» seul qui puisse faire quelque chose pour réparer, quitte à rechercher une aide extérieure.
Dans la direction inverse, nous souffrons moralement de l'état inharmonique de la société dans l'exacte proportion où nous «voyons» les causes de ses dérèglements et sommes capables d'y remédier. La «qualité» de la souffrance que nous ressentons est proportionnelle à l'influence que nous pouvons avoir sur les causes premières des douleurs qui nous parviennent.
Et ceci nous amène à ce constat capital : la sensibilité d'un être humain est proportionnelle à son élévation spirituelle.
Les hommes «déterminants», lucides, intuitifs, doués de magnétisme et de rayonnement sont toujours ultra-sensibles. Nous pouvons affirmer que le monde appartient à ceux qui souffrent si nous ne perdons pas de vue qu'il appartient à ceux qui souffrent «bien» et non à ceux qui souffrent beaucoup. En glorifiant la souffrance, c'est-à-dire en prenant le moyen pour la fin, les religions se sont, une fois de plus, sottement fourvoyées.
Précisément parce qu'il voit mieux, sent mieux, souffre mieux, l'homme responsable entend souffrir moins, car il sait que la souffrance n'a pas de valeur en soi, qu'elle est un appel, une communication adressée à sa conscience par des mondes inharmoniques afin qu'il entreprenne de toutes ses forces de ramener en eux l'harmonie.
Faute d'analyser cela, les hommes civilisés se sont appliqués surtout à détruire les sensations douloureuses plutôt que les causes initiales des douleurs, exactement comme ils se sont appliqués à augmenter les sensations joyeuses plutôt que le nombre des vraies sources de joie. De la sorte, ils rient plus souvent et sont tristes, souffrent moins et sont plus malheureux. Le paradoxe est, ici encore, une apparence. La vérité semble toujours paradoxale au regard corporel et intellectuel parce que celui-ci trace une droite au milieu d'un cercle et coupe en deux ce qui est un.
On a toujours dit que tenter de moins souffrir était intelligent. Cette vérité a été mal interprétee, mais il faut avouer qu'elle était mal énoncée. Il est intelligent d'essayer de réduire les causes de la souffrance. Il est parfaitement stupide de tenter de réduire la sensation de souffrance, tant du moins qu'on n'est pas assuré d'avoir tout fait contre la cause, tant qu'on n'est pas résolu à tout faire pour prévoir son retour, et sachant que ces assurances et ces résolutions ne valent pas l'aiguillon d'une bonne douleur bien aigüe. L'Homme responsable est en révolte permanente, non point contre le fait qu'il souffre, mais contre CE qui le fait souffrir. S'il souffre physiquement, il ne maudira point son corps de lui transmettre fidèlement ses alarmes, mais combattra ce qui torture son corps, que ce soit l'ennemi qui le blesse, le microbe qui l'envahit ou sa propre faiblesse morale qui a pu le conduire à quelque dérèglement organique. L'Homme responsable n'accepte la perte de sensation que lorsque la bataille est livrée ou ne lui appartient plus.
Pour maîtriser la souffrance, trois moyens s'offrent à l'Homme : l'ascétisme, l'anesthésie, la vigilance. Le troisième est le moins reconnu. C'est naturellement le meilleur.
L'ascétisme consiste à se diluer dans la douleur pour isoler la sensation de ses causes et en faire un moyen de purification imaginaire. Il peut engendrer une certaine volupté de la souffrance.
L'anesthésie consiste à supprimer la sensation et donc à maintenir le cerveau dans l'ignorance totale des détériorations, c'est-à-dire dans un état euphorique ne correspondant pas à la réalité.
La vigilance consiste à «écouter» la douleur, à en tirer le maximum de renseignements et de souvenirs de manière à diriger le plus précisément possible l'action thérapeutique et surtout préventive.
En bref, l'ascétisme, c'est la soumission, l'anesthésie : la fuite, et la vigilance : le combat.
Pour bien examiner ces trois méthodes, revenons au mécanisme de la douleur.
En un point x d'un monde vivant, une communauté cellulaire est plongée dans la souffrance par un désastre soudain. Nous supposerons que cette communauté est, de prime abord, composée d'êtres «responsables». A leur échelon, bien entendu, ceux-ci ne pourront pas déceler les causes précises de la catastrophe et moins encore les volontés, libertés ou fatalités qui l'ont déterminée. Leurs réactions seront les suivantes : en même temps qu'ils se mettront en mesure de limiter localement les dégâts, ils transmettront l'alarme à l'échelon supérieur. Le cerveau du monde qui les contient recevra la douleur.
Cependant, cette communauté d'êtres vigilants ne saurait être unanime. En son sein, nous trouvons déjà deux minorités qui ne participeront pas à ses appels. D'une part les ascètes de l'endroit qui se soumettront aux souffrances. D'autre part les anesthésistes qui se réfugieront dans la drogue. Supposons maintenant que le cerveau soit celui d'un être qui, à la suite d'une «révélation», a décidé de se consacrer à l'ascétisme. Il ne cherchera pas à écouter sa douleur, mais au contraire à la mépriser et à se «purifier» à travers elle pour gagner quelque félicité paradisiaque. Non seulement donc il ne fera rien pour réduire les causes de la souffrance, mais même il les multipliera à plaisir. Visant quelque sainteté intellectuelle au moyen de la mortification, il infligera à son corps des supplices et privations supplémentaires, non sans une évidente jouissance masochiste. (...) La religion contribue ainsi à obscurcir l'esprit humain, déjà peu clairvoyant, en le privant de cette communication inter-âmes, qui est le sens noble et véritable de la douleur, et en restreignant celle-ci au rôle de sensation isolée injustifiée «naturellement», ou divinement justifiée, ce qui revient au même. (...)
Le matérialiste, autrement dit l'homme moderne déspiritualisé, entend profiter au maximum des plaisirs du moment, physiques ou intellectuels, sans prêter aucune attention aux conséquences. Il est inapte à établir un lien entre les actes du passé et les sensations du présent, non plus qu'entre les actes du présent et les sensations de l'avenir. Fils du déiste qui situait les échéances beaucoup trop loin, lui les a complètement perdues de vue et ne les distingue plus nulle part. Non seulement il enferme la vie entre la naissance et la mort, mais il est porté à l'enfermer chaque jour entre le soir et le matin. (...) Toutes les drogues lui sont bonnes, en seringues, en pilules, en flacons. Comme tous les faibles, il adore les miracles et se prosterne humblement devant la déesse Pharmacopée. Aussi peu responsable que le déiste, il abdique, lui, en faveur de la Science plutôt qu'en faveur de la Providence, mais souvent en faveur des deux, pour plus de sûreté. Ainsi tranquillisé, le bonhomme prend la route, vulnérable autant qu'il est possible, espérant des bonheurs qui ne seront jamais pour lui. (...)
Pour l'homme responsable, sentinelle de lui-même, vigie de l'Univers, radar spirituel du monde qu'il contient comme de celui qui le renferme, en guerre permanente contre les causes éternelles du mal des âmes, des esprits et des corps, un seul devoir : la vigilance.
L'homme responsable sait que la douleur n'est pas son ennemie, mais au contraire sa plus fidèle alliée. Seul moyen de perception direct, rapide, précis qui lui permet de mesurer la fureur des combats, il se sert d'elle pour mesurer le poids des mondes, tant vers le haut que vers le bas. (...)
La qualité de la souffrance d'un être est proportionnelle à la somme de sa puissance et de sa liberté, tandis que la quantité de souffrance qu'il subit est inversement proportionnelle à cette même somme. (...)
Pierre Lance (1962)
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